Appel à communication

Alors que dans le sillage de l’effondrement de l’URSS, de nombreux analystes prévoyaient que le monde avait atteint la « fin de l’histoire » [Fukuyama, 1992] et que les organisations régionales ainsi que les accords de libre-échanges – parmi lesquelles l’Union européenne faisait figure de modèle à suivre, d’exemple d’intégration le plus abouti – étaient le signe de l’avènement d’un monde sans frontières, on se rend compte que, plus de trente ans plus tard, la réalité est bien loin de ces commentaires. On a plutôt assisté à un « retour des frontières » [Amilhat Szary, 2006], [Foucher, 2016], [Ferguson 2017]. L’un des signes les plus parlants est la multiplication des « murs frontaliers » dont le nombre est passé de 15, en 1989, à plus de 60 en 2016 [Vallet, 2016]. Signe d’un phénomène de « rebordering » [Van Houtoum, 2004], [Podescu, 2011], ces murs sont la manifestation d’une « transformation qualitative » des frontières [Ibid, 3]. Cependant, leur retour se fait sous différentes formes, qu’il s’agisse de leur renforcement concret, ou bien du renforcement des activités de contrôle et de surveillance, ou bien encore de leur contestation par des mouvements séparatistes dont les référendums en Catalogne ou au Kurdistan sont les exemples les plus récents. Une nouveauté, c’est que ces processus attribuent aux frontières une fonction de « tri des flux » menant à leur « traitement différencié » [Amilhat-Szary, 2015].
Qu’elles soient contestées, transgressées, transcendées, renforcées ou intégrées, les frontières sont donc au cœur du débat politique. Ce colloque – le premier d’une série intitulée « Frontières, espaces et pouvoirs » – s’intéressera aux frontières dans une ère géographique particulière : le continent américain. Parce qu’elles ont été colonisées par les pouvoirs européens, les Amériques ont de cela en commun que leurs frontières ont été mises en place afin d’« ordonner » le Nouveau Monde [Popescu, 2011, 8]. Plus exactement, elles combinent de façon originale deux formes d’appropriation territoriale, une logique de conquête zonale colonisatrice (frontier) et une volonté de maillage du monde dans une perspective occidentale de l’espace (boundary) [Perrier Bruslé, 2007]. Elles véhiculent donc une dimension exogène qui peut avoir des implications pour les espaces et les communautés qu’elles traversent tant en termes de légitimité que d’identité. Au-delà de leur passé colonial, les Amériques ont, depuis les années 1990, un autre point commun : embrassant les forces de la mondialisation, elles ont mis en place des accords commerciaux que ce soit par le biais de l’ALENA pour l’Amérique du nord ou du MERCOSUR pour l’Amérique du sud, afin de favoriser l’intégration régionale. Et ces accords ont mis en avant une vision particulière de la frontière, une frontière qui apparaît davantage comme une « ressource » et moins comme un « stigmate » [Amilhat-Szary, 2015, 85]. Au niveau local, les acteurs ont parfois un point de vue différencié sur la mise en valeur des territoires « périphériques » où ils vivent et développent des initiatives para-diplomatiques innovantes. Sur un continent, dont certaines régions ont été marquées par des conflits frontaliers récurrents depuis le 19ème siècle et où les frontières sont, pour certaines, aujourd’hui encore contestées, notamment en Amérique centrale, [Medina, 2009, 36-37], l’intégration a été un « facteur de stabilisation » [Medina, 2009, 41] sans gommer les tensions de géopolitique interne qui débordent parfois outre-frontière, mettant en péril la stabilité continentale.

Cependant, les attentats du 11 septembre 2001 – et plus généralement l’émergence d’une menace terroriste internationale, présente en Amérique Latine dès les attentats de Buenos Aires, dans les années 1880 – ont modifié le rôle des frontières, contribuant à leur « refonctionnalisation ». La résurgence d’une Fortress America [Alden, 2008], [Andreas, 2003], [Noble, 2004] a été très largement documentée pour ce qui est des Etats-Unis mais le phénomène de rebordering concerne aussi les frontières latino-américaines de façon néanmoins plus ambivalente puisqu’elles sont prises dans un processus contradictoire de « démantèlement et de construction » [Machado De Olivera, 2009, 19]. Alors que certaines semblent se fermer, en raison de la réponse qu’ont eue certains pays contre le terrorisme, d’autres, au contraire, prennent un chemin inverse d’ouverture, notamment en Amérique centrale [Médina, 2009, 138]. On y lit sur ce continent une politique de réinterprétation originale des grandes tendances de gestion des frontières au niveau mondial, avec par exemple le déploiement d’un appareil de sécurisation des frontières brésiliennes d’une ampleur sans précédent, sans remise en question réelle de la croissance des flux d’échange internationaux, légaux comme illégaux (contrebande, narcotrafic, etc…) [Dorfman et al, 2014], [Dorfman et al, 2017].
On peut difficilement définir une dynamique commune aux frontières du continent américain puisque leur rôle change d’un pays à l’autre, voire d’une région à l’autre [Machado Oliveira, 2009, 20] : les frontières sont marquées, au contraire, par une « immense variété » notamment en Amérique Latine où elles sont plus nombreuses. Entre les « frontières distantes » qui séparent des régions marginales dont les territoires « tournent le dos à la frontière » (Argentine/Chili, Paraguay/Brésil…), les « frontières capricantes », marquées par des liens transfrontaliers illégaux notamment dans des zones nouvellement urbanisées (Costa Rica/Nicaragua, Mexique/Guatemala), ou encore les « frontières vibrantes », qui tirent leur dynamisme d’une population dense et d’avantages comparatifs nombreux (Brésil/Uruguay, Pérou/Equateur, Mexique/Etats-Unis), sans oublier les « frontières protocolaires », qui sont des régions instrumentalisées par le pouvoir central afin de promouvoir leur « dynamisation » ou encore de lutter contre les trafics illégaux selon une approche top-down (Chili/Argentine, Haïti/République Dominicaine), on voit que les types de frontières sont nombreux [Machado de Oliveira, 2009, 28-30]. Différents degrés de coopération transfrontalière se nouent à travers elles et le présent colloque peut être l’occasion d’affiner cette typologie.  Dans un contexte global de montée en théorie des études frontalières, il peut être intéressant de se demander en quoi une approche continentale permet de faire le point sur des spécificités régionales, mais aussi de contribuer, de façon originale, à cet effort épistémologique [Mezzadra, 2013], [Nail, 2016], [Parker et al, 2012], [Wastl-Walter, 2012].


Ce colloque se propose donc de réfléchir à ces différentes dynamiques qui animent les frontières américaines, ainsi que les mutations qu’elles ont connues dans la dernière décennie selon plusieurs axes.

Les communications pourront porter sur les différentes politiques mises en place depuis le début des années 2000, notamment en relation avec ce phénomène de rebordering qui est en jeu à l’échelle mondiale. Comment les pays gèrent-ils leurs frontières dans ce nouveau contexte ? Les propositions peuvent aussi bien s’attacher aux dispositifs eux-mêmes qu’à leurs implications pour les relations transfrontalières. Des études de cas ou bien des approches comparatives sont les bienvenues qui tentent notamment, au-delà des synthèses régionales déjà établies, de lier les deux moitiés des Amériques... [Brunet-Jailly, 2007], [Konrad et al, 2008].

Les propositions pourront également analyser la façon dont les frontières américaines évoluent, entre ouverture et fermeture, « fonctionnalisation et défonctionnalisation » [Foucher, 1991],[Pradeau, 1994, 16-17] afin d’étudier ces dynamiques à la fois à petite échelle, au niveau de la dyade que forment certains pays, ou bien à plus grande échelle – régionale ou continentale. On s’intéressera notamment aux aspects matériels d’une telle dynamique, et à la façon dont ce processus se territorialise. Les approches historiques qui renouvellent la question du conflit frontalier territorialisé et multiplient les échelles de lecture, proposant des efforts pour faire évoluer les récits nationaux et nationalistes contradictoires, seront également recherchées [Parodi Revoredo et al, 2014].
Les communicants peuvent également explorer la question de l’intégration continentale au sein de l’ALENA et du MERCOSUR, mais aussi à l’échelle de l’ensemble des deux Amériques (UNASUR). Où en sont ces ensembles régionaux qui se présentaient comme des modèles dans les années 1990 ? Comment les différents pays membres envisagent-ils leurs relations aux frontières dans ces cadres-là ? Comment les deux phénomènes d’intégration et de rebordering cohabitent-ils ? Quels sont les mouvements de résistance à ces processus, comment s’expriment-ils politiquement et à quelle(s) échelle(s) ?
Plus largement, les communicants sont invités à étudier les relations frontalières afin de voir quels enjeux de coopération transfrontalière se nouent entre les pays, quel genre de complémentarité peut s’établir de part et d’autre d’une ligne internationale. A petite échelle, comment cela peut-il donner naissance à des binômes urbains et des régions transfrontalières ? On fera là une place aux contre-initiatives politiques, car les exemples sont nombreux, dans les Amériques, de mouvements sociaux transnationaux qui dénoncent et embrassent tout à la fois les frontières. Les approches comparatistes seront les bienvenues.
On s’intéressera également au travail de la frontière « par le bas » [Runford, 2014] : comment les habitants des régions frontalières interagissent-ils avec les normes internationales qu’ils côtoient ? La frontière étant un « marqueur d’identité » [Piermay, 2005, 206], un questionnement sur le lien entre identité, territoire et frontière est bienvenu. Quelles interactions et quelle(s) identité(s) émerge(nt) de ces liens transfrontaliers ? Comment les individus se construisent-ils vis-à-vis de la frontière ? D’autres « third nations » [Dear, 2013, 71], à l’instar de ce qui se passe le long de la frontière Mexique/Etats-Unis, ont-elles émergé ?La question est d’autant plus importante dans certaines régions d’Amérique centrale où « l’Etat a précédé la nation » [Medina, 2009, 38]. A partir de là, quel rôle les frontières jouent-elles dans la « cohésion nationale » [Ibid] ? Quelles représentations les communautés frontalières mettent-elles en place ? Une des dimensions de la construction des identités frontalières étant liée à l’histoire pré-colombienne du continent, on fera dans le colloque une place importante à l’interprétation que les populations autochtones font de la construction des frontières [Nates Cruz, 2013].


Les traversées des frontières et leur coût humain croissant feront également l’objet d’une attention croisée [De Leon et al, 2015]. Il s’agira à la fois de comprendre les flux intracontinentaux, liés aux mobilités de travail notamment, mais aussi la façon dont les Amériques s’inscrivent dans des stratégies migratoires de grande ampleur, avec des personnes de plus en plus nombreuses qui, par exemple, tentent d’arriver en Amérique du Nord depuis l’Afrique, en traversant l’Atlantique par la vieille route des esclaves puis en tentant leur chance sur des itinéraires de remontée vers le nord longs et périlleux. L’accent sera mis sur les questions de vulnérabilité, des approches de genre étant bienvenues [Tapia Ladino, 2014].

Les phénomènes illégaux qui se sont développés dans les Amériques peuvent également constituer un sujet intéressant : que ce soit le narcotrafic, l’immigration illégale ou bien les cartels, etc. Leurs causes, leurs ramifications, leurs implications pour les populations locales ainsi que les politiques mises en place pour les combattre sont autant d’angles que les communicants sont encouragés à aborder.
La question des frontières maritimes pourra également être abordée puisque leur délimitation pose de vives tensions, notamment en Amérique Centrale [Medina, 2009, 40]. Elle pose aussi la question des frontières externes du continent, notamment sur le front arctique [Nicol et al, 2009]. Elle ouvre de façon plus générique sur la dimension environnementale des questions de frontière [Wadewitz 2012], qui prend une dimension singulière dans les Amériques où, pour une majorité, les limites internationales traversent des zones de faible densité d’occupation humaine.
Les propositions portant sur les questions relatives aux frontières urbaines sont également les bienvenues [Chevalier et al, 2004]. En effet, parce qu’elles partagent la même expérience d’un développement lié au néo-libéralisme économique, les villes des Amériques sont devenues des régions frontalières avec des frontières à la fois formelles et informelles établies et surveillées au nom de catégories socio-économiques supérieures et autres acteurs de la « gentrification ». En découle un phénomène de « dépossession » [Harvey, 2008] qui touche l’ensemble des villes américaines, de San Francisco à Sao Paolo, dont sont victimes leurs résidents traditionnels. Les communicants pourront aborder ce phénomène ainsi que ses modalités. Comment ces frontières urbaines ont-elles été imposées par les gouvernements et les municipalités ? Comment se structurent-elles et se manifestent-elles ? Comment les résidents traditionnels se sont-ils mobilisés et quelles formes de résistance politique, sociale et culturelle ont émergé ?
Enfin, les espaces frontaliers étant des lieux en perpétuelle évolution dont l’expression esthétique et les imaginaires se recomposent rapidement [Rodney, 2017] [Amilhat-Szary, 2014], on s’intéressera aux interventions et performances qui s’y déroulent, à travers le continent, et pas uniquement sur les tronçons frontaliers les plus médiatisés.

Bien qu’axé sur la géographie et la géopolitique, ce colloque se veut avant tout transdisciplinaire et toutes les approches sont les bienvenues, qu’elles aient trait à la géographie, l’histoire, la science politique, les relations internationales, la sociologie, l’anthropologie. Les communicants sont également encouragés à adopter des méthodologies pluridisciplinaires.
Lieu : Grenoble
Date : 11-13 Juin 2019
31 octobre 2018 (nouvelle date) : Date limite d'envoi des propositions à l’adresse suivante : bordersinamericas.2019@gmail.com

Les propositions (en anglais, en français, ou en espagnol) comprendront un résumé de 300 mots environ et une courte notice biographique de 100 mots.

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